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Blog-notes
Au jour le jour (avec quelques pauses), ce qui me passe par la tête, ce que je lis, je vis ... On peut m'écrire à cette adresse : michel.chaillou@noos.fr
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lundi 31 mai
Page de prose retrouvée
Retrouvé dans mes papiers une feuille jaune, "bulletin A.R.C. poésie", avec le texte que voici, écrit il y a 28 ans. Sans doute l'introduction à une lecture, au Musée d'art moderne de la ville de Paris. Il s'agit de démarrer ensemble. Vous êtes moi, je suis vous. Nos coeurs battent la même heure, touffue, bocagère. Une nuit monte, le village à l'instant dépassé s'efface, feux éteints. Seul le café tabac qui fermait, le patron rangeant les chaises, vous permet encore de rougeoyer, caporal ordinaire d'un soir d'été. Vous fumez vagabond, les ronds dans l'air décrivent votre désir. Ne jamais forcer le centre, errer sur les marges, margelles, entendre le pays eau du puits, remonter par ses lieux porche, maison, ruelle, banc enrouleur de platanes. Choisir de voir une région par ses fonds, fond de son verre bu par exemple chez. S'accorder réflexion, le temps de s'appuyer à la clôture d'un champ que les vaches ruminent de mémoire, demain le négatif développé de leurs cervelles vous exposera grandeur nature contre la haie. Des arbres vous auront fréquenté, des buissons attesteront du nombre de mûres cueillies. Nul doute qu'un chemin réveillera sa poussière au souvenir de votre passage. Pour lors, cigarette à la bouche signalant votre position aux oiseaux terroristes (ils ont l'imagination perçante), vous écoutez attentif au morse qu'expédie le paysage : un trait, plusieurs, cheval qui bronche, masure intéressante à visiter absolument. La grenouille mérite le détour. Un point, d'autres traits, cascade de traits points, une femme s'endort, éclaboussures de sa chute, etc... Il n'y a aucun vent, la terre craque, alternance d'argiles, de sable, une rivière se balance, la traiter comme un bateau, l'attacher à vos pas de marinier nocturne, gaffer les prés, troubler d'un illusoire aviron la cour des fermes, la hotte des remises, granges. Qu'affirmait cet homme que le vin poussait plus que le vent hier ? Ici la voix prend des consonances brouillées, elle s'immerge, vous écoutez toujours. Des bribes vous reviennent. Avez-vous autrefois vécu ? La pensée tressaille. Vous repartez, noyé dans une brume végétale que la moindre idée creuse. L'hôtellerie est au bout de la phrase, encore quelques pas. Au fait, a-t-elle des chambres ? Connue comme excellent restaurant, on y mange des viandes d'ogre, possède-t-elle des lits aux odeurs du pays ? Un hamac de feuilles consues, mortes de préférence, conviendrait. Vous n'avez déjeuné que de fromage, vous êtes léger, une gomme un peu appuyée vous effacerait. A cette heure, la campagne bouge, omnibus de bois, de sources, de vallons, de bosquets, l'analogue d'une vitre baissée vous souffle au visage une fumée, fumet d'une contrée, sans doute l'ivresse due à un excès de lait. Il vous semble être deux à la portière d'un train, debout sur l'impériale d'une diligence, vous humez une fantaisie cahotée. C'est vous et moi reliés par une feuille, manière de cerf-volant à propager l'imaginaire, circulant pleines pages à travers un nuage déposé. Aussi n'est-il pas étonnant, faudrait-il dire détonnant ? que l'hôtelière surprenne comme une apparition. Elle répond par un éclair de paroles : bien sûr qu'il reste des chambres, la vôtre donne ... De quoi ai-je parlé ensuite ? Dieu seul le sait ...
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mercredi 21 avril
Vagabondages
J'ai entrepris une lecture de récits de voyages. Sterne m'accompagne, Laurence Sterne, l'auteur inoubliable de Tristram Shandy, m'accompagne et me désole. Son sentimental voyage (a sentimental journey through France and Italy), plus sentimental que voyageur m'ennuie. Je le lis en édition bilingue, un oeil sur le talus de gauche, l'anglais, un oeil sur le talus de droite, le french, le nôtre, et j'avance malgré tout sans perdre la route. Notre homme débarque à Calais, oublia que l'Angleterre et la France sont en guerre, on va d'ailleurs bientôt lui chercher des noises pour son passeport, etc, etc. Pourquoi ce récit qui m'enchantait tant autrefois, ne me parle-t-il plus guère ? "C'est un paisible voyage du coeur, à la poursuite de la NATURE et des émotions qui en émanent et nous conduisent à nous aimer les uns les autres. " Mais le pays, où se trouve-t-il ? Cette France que lève la poussière de 1762, où est-elle ? Il n'y a dans ce pseudo-voyage qu'égarements du coeur à l'auberge, propos divers. Sterne se cherche pourtant à Calais une "désobligeante", cette voiture légère à une place, courante à son époque, pour le voiturer, embauche un valet français : La Fleur, crache en cachette un peu de sang la nuit. Pour cela qu'il est parti plein sud, pour se guérir, pour que le midi de la France le cicatrise de son soleil. Et il plaisante, cajole tout ce qu'il rencontre, surtout le sexe dit faible : "Le comte dirigea la conversation : nous parlâmes de choses sans importance - de livres, de politique, des hommes - et puis des femmes - Dieu les bénisse toutes ! dis-je, après avoir beaucoup discouru sur elles, il n'y a pas un homme au monde qui les aime autant que moi : après tous les faibles que je leur ai vus, et toutes les satires que j'ai lues contre elle, je les aime toujours; étant fermement convaincu qu'un homme qui n'a pas une sorte d'affection pour le sexe entier, est incapable d'en aimer une seule comme il le devrait." On a des lectures de jeunesse comme on a des amours, parfois elles se fanent.
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20 avril
Floraison jaune
Le forsythia à mon balcon. Si l'esprit pouvait fleurir aussi bien !
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19 mars
Quelques instantanés de la soirée BnF
Quelques images supplémentaires de la réception BnF, hier au soir. Un reportage-photos complet, dû à la gentillesse d'un ami, est visible jusqu'à la fin mai.
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lundi 8 mars
La prose bousculée d'Armand Robin (1912-1961)
Un Breton, né du labour des champs et de l'océan qui fracasse à la ferme de Kerfloc'h, nous dit-on, à Rostrenen, au collège, il apprend le français, le latin, le grec et surtout le Robin une langue à nulle autre pareille une prose qui s'épanche en vers ses mots flaques de silence qu'on entend pourtant Le temps qu'il fait, son premier livre. Un recueil d'échos d'on ne sait quoi. La solitude y parle en maîtresse femme. Comment expliquer ? C'est de la préhistoire plus que de l'histoire. On erre dans les dessous du monde. La terre montre ses muscles. Mais lisez plutôt : Février finissait, mais cette année-là, dans toute la Bretagne, l'hiver s'entêtait à se coller au sol; l'horizon s'était embourbé dans un lointain épais; les collines avaient sombré; l'espace s'était aplati au ras des champs. Entre le ciel et la terre, privée de couleurs et de formes, rampait une buée fragile et frissonnante; parfois elle titubait, s'accrochait aux rochers, aux mottes de glaise, timide haleine de malade. Sur les talus proches chancelaient les contours noircis de quelque hêtre; autour de cette indécise colonne flottaient les limites de l'univers retréci. A chaque pas le ciel s'écroulait dans la boue, sans bruit : le silence lui-même, alourdi et terni, gisait écrasé nul ne savait où. A la terre entière s'était mêlée une mort fangeuse. Les hommes eux-mêmes étaient secrètement tentés de s'arrêter; leur regard et leur volonté pataugaient et s'enlisaient dans les lourdes lueurs et, lorsqu'ils se traînaient muets vers leur travail, le destin se collait à leurs pieds en lentes mottes d'argile. Tous les matins pourtant, dans l'aube absente, ils quittaient leurs demeures décolorées; flottants et ternes, ils se confondaient bientôt avec l'innombrable grisaille; tout avait disparu; leurs talus les plus fidèles ne les précédaient plus. Au-dessus d'eux le ciel absorbait leurs outils et parfois, autour de leur front, il descendait et se serrait, casquette usée par les pluies. Tout avait l'air d'être à sa fin ... Les choses suivent le pas de l'homme et la vie du roman semble sortir des ahans du bûcheron. etc, etc. Magnifique écrivain. Lire aussi Ma vie sans moi, collection Poésie Gallimard. Dans ce dernier livre, ces vers pêchés au hasard et d'une beauté définitive : Nous fûmes les gens d'un très pauvre monde Et de pauvres gens qui ne pouvaient plus rien. ou Dans une ère où le poème était jeu Je vins avec dans mon coeur des chants de feu. ou Par la ville va le bruit que je suis un dément, Je ne suis qu'un vaincu qui vais me cachant Pour pouvoir loin de tous, pour tous, obscurément, Pleurer en ouvrier, en paysan de tous les temps Sur les hommes de ce temps vaillants, vacillants. Comment résister à la sauvagerie de tels accents ?
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18 janvier 2010
Baudelaire en filature
Charles Asselineau (1820-1874), cet ami sensible de Baudelaire, lui consacra une biographie. Je viens de refermer ce petit livre publié aux éditions Le Temps qu’il fait dans leur collection « mémorables »avec une intelligente préface de Georges Haldas. Le ton en est simple et uni, loin et pourtant proche des émeutes de caractère de cet autre passant considérable. « Il avait le costume noir qu’il a longtemps porté : le gilet très long, l’habit à queue de morue, le pantalon étroit, et par-dessus le tout, un paletot-sac de bure dont il avait le secret. » Filer Charles Baudelaire à travers Paris c’était à l’époque, sans qu’on s’en doute, prendre en filature la poésie. Charles Asselineau ne l’ignore pas, qui croise cet homme au regard énigmatique sur le Boulevard, une fois au Louvre, d’autres fois dans de multiples cafés. Dans l’un d’eux , raconte-t-il, « Il me demanda avec une politesse des plus recherchées de m’offrir un verre de ce qu’il buvait. » La poésie (pardon, Baudelaire) habitait alors dans l’île Saint-Louis, quai d’Anjou, n°17 au 3e étage. « On y montait par un escalier de service à rampe de bois ». Cette rampe de bois que j’eusse tant aimé tenir. De quoi vivait-il ? On ne sait. Sait-on comment vit le poème ? Il lançait ses lectures à la gueule de n’importe qui. Ainsi, fou d’Edgar Poë, il le demandait au tout venant : « Avez-vous lu … » et « où qu’il se trouvât, dans la rue , au café, le matin, le soir, il allait demandant : « Connaissez-vous Edgar Poë et selon la réponse, il épanchait son enthousiasme ou pressait de questions son auditeur. » Il traduisait alors Le Scarabée d’or, cherchant dans son français l’ombre d’outre-mer de l’anglais, son écume. « Quiconque à tort ou à raison était réputé informé de la littérature anglaise ou américaine était par lui mis littéralement à la question. Il accablait les libraires étrangers de commissions et d’informations sur les diverses éditions des œuvres de son auteur dont quelques-uns n’avaient jamais entendu parler. J’ai été plus d’une fois témoin de ses colères … Comment pouvait-on vivre sans connaître par le menu Poë, sa vie et ses œuvres ? » Un jour on lui signale l’arrivée dans un hôtel du Boulevard des Capucines d’un écrivain américain qui devait avoir connu Poë : « Nous le trouvâmes en caleçon et en chemise, au milieu d’une flottille de chaussures de toutes sortes qu’il essayait avec l’assistance d’un cordonnier. Mais Baudelaire ne lui fit pas grâce : il fallut bon gré mal gré qu’il subît l’interrogatoire entre une paire de bottines et une paire d’escarpins [….] Je me rappelle notamment qu’il nous dit que M. Poe était un esprit bizarre et dont la conversation n’était pas du tout conséquioutive. Sur l’escalier, Baudelaire me dit en enfonçant son chapeau avec violence : - ce n’est qu’un Yankee. » C’était comme des accès de fureur poétique qui le faisaient s’agiter entre les barreaux de prison de la réalité. Il manquait d’espace, il étouffait. La vie de Baudelaire mérite d’être écrite, assure Charles Asselineau, « parce qu’elle est le commentaire et le complément de son œuvre. » Et il ajoute qu’il n’était pas l’un de ces écrivains assidus qui passent leur vie devant leur pupitre… « Son œuvre, on l’a dit souvent, est bien lui-même : mais il n’y est pas tout entier. Derrière l’œuvre écrite et publiée il y a toute une œuvre parlée, agie, vécue, qu’il importe de connaitre, parce qu’elle explique l’autre et en contient comme il le dit lui-même, la genèse. » C’est cette œuvre parlée, agie, vécue qui est le sujet torrentiel de ce petit livre d’Asselineau. 129 pages des faits et gestes de Baudelaire qu’on suit par le menu avec une émotion qui grossit comme un nuage. Dans Paris il est partout et nulle part. Un coin de rue le dérobe et quand le soir dans les brasseries allume ses lumières c’est encore lui qui tourne casaque (j’allais écrire « cosaque »), et qui sort tumultueux dans les hasards de la ville. « Il promenait sa pensée de spectacle en spectacle et de causerie en causerie. Il la nourrissait des objets extérieurs, l’éprouvait par la contradiction ; et l’œuvre était ainsi le résumé de la vie ou plutôt en était la fleur. » Et Charles Asselineau parle des méthodes de travail de Baudelaire, analogues à celles de Gérard de Nerval, pense-t-il, « L’habitude systématique chez certains écrivains de colporter les sujets, de les causer, de les cuire, si je puis ainsi parler, à tous les fours, en les soumettant au jugement des grands et des petits, des lettrés et des naïfs. » Baudelaire travaillait en dandy, ce mot mobilisait très souvent ses lèvres, il le prenait dans un sens héroïque. « Le dandy était à ses yeux l’homme parfait, souverainement indépendant, ne relevant que de lui-même et régnant sur le monde en le dédaignant. L’écrivain dandy était celui qui méprise l’opinion commune et de s’attache qu’au beau, et encore selon sa conception particulière. » Baudelaire ou l’énigme de la poésie, atteinte et pourtant toujours en fuite.
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dimanche 29 novembre
Le feu Strindberg (1849-1912)
Toute traduction de cette œuvre magistrale en restitue la flamme nécessairement atténuée, certaines parmi les plus talentueuses s’approchant, au risque de s’y brûler, au plus près du foyer initial. C’est le cas du tome I de la Correspondance offerte dans un très bel exemplaire des éditions Zulma. L’ardeur des lettres de l’écrivain suédois semble, grâce à la traductrice Elena Balzamo, n’avoir rien perdu de son éclat à passer dans notre français plus tempéré. Et s’il nous arrive en lisant de tâtonner parfois dans la cendre de ce qui vient d’être dit, l’étincelle ne tarde pas à sourdre du bien ou du mal fondé d’un argument. Voyez plutôt. N’oublions pas que, dans la lettre ci-dessous adressée à un ami et où le désespoir ne parvient pas à se dégeler en espoir, Strindberg, alors étudiant à l’Université d’Uppsala, n’a que 23 ans : Très cher ! Comme tu es le seul être humain avec qui je puisse parler, et comme, en ce moment, j’ai besoin de parler, sois gentil et lis ce qui suit. Après des errances qui, faute de durer longtemps, ont été d’autant plus intenses, me voici dans l’impasse :C’est fini, impossible d’aller plus loin. Mais avant de me coucher, épuisé, au pied du mur qui me barre le chemin, je voudrais m’appuyer contre un réverbère pour esquisser quelques réflexions, courtes, car je suis pressé, par crainte que le réverbère ne s’éteigne, courtes, car j’ai peur de me fatiguer avant d’arriver à la conclusion. Je suis las - de tout ! Là est le secret. Je suis las des êtres humains, c’est pourquoi il m’arrive de ne pas sortir pour déjeuner, pour éviter de côtoyer les gens ; je fréquente désormais un autre établissement, car dans l’ancien je connais le montant de la note de chacun, je sais que Hellander ne prend jamais de hors d’œuvre, je sais qu’Aberg boit de la limonade, je sais que le serveur s’appelle Gustafsson, je connais par cœur le sourire du maître d’hôtel à l’instant où il encaisse le paiement, je connais chacun des clients ; il ne s’y passe jamais rien, tout est figé, jamais de visage nouveau ; c’est une monotonie qui m’aurait tué si la vie elle-même, la vie dans son ensemble, qui est exactement pareille, une copie conforme de ce bistrot, ne s’en chargeait pas ! Au temps de ma jeunesse … Pourquoi, chez moi en ce moment ce besoin de feuilleter la correspondance de ces écrivains prodigieux que furent Strindberg , Faulkner, Flaubert ? Peut-être parce que j’y cherche les sources de l’œuvre à naître, l’indescriptible du descriptible, leur enfance encore présente, l’étymologie de leur inspiration, ce qui déjà dans leurs mots de vingt ans préfigure leurs futurs grands récits dont on sent s’approcher l’ombre. Je m’interroge.
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vendredi 6 novembre
Respiration et autres souffles
De Falkner à Faulkner ou la stridence d’un u 140 lettres adressées de 1918 à 1925 à sa mère par le futur grand William, engagé dans l’aviation (la Royal Air Force) et qui vient d’ajouter un u à son nom. Et je ne sais toujours pas pourquoi j’ai lu cette correspondance publiée chez Gallimard dans la collection « Arcades » si avidement. Est-ce dans l’espoir d’y entendre, d’y repérer déjà les accents d’aube des futurs chefs d’œuvre que sont toujours pour moi Tandis que j’agonise, Lumière d’août ou Sanctuaire, etc. ? je l’ignore mais le fait est que chaque soir dans mon lit j’imaginais des arrière-plans insongés aux phrases les plus anodines. Un exemple : « J’écris installé au soleil, la chemise ouverte pour que tout le monde puisse voir mon chandail. Vous me manquez. Billy. Ou encore : « Chère maman, cher papa, J’ai reçu ma solde : $12, une fois déduit le prix de mon uniforme. Mais on me rendra l’argent quand je toucherai un nouvel uniforme. Cet après-midi, il va falloir que j’en consacre environ la moitié à des chaussures de sortie. Nous avons permission jusqu’à lundi soir, 23h45. Je crois que je vais descendre jusqu’au Niagara en bateau. Il fait toujours froid. De temps en temps, je passe ma main sous ma chemise, je touche mon chandail et je ris. »
Pourquoi ce rire ne cesse-t-il de rire en moi ? Autre chose : Hier ou avant, récemment en tout cas, le hasard guidant mes doigts, j’ouvre chez un bouquiniste de mon quartier un très vieil ouvrage des éditions Stock jauni par le temps (n’est-ce pas l’automne ?) dû à un ami de Flaubert, Ernest Feydeau (le père de Georges, le célèbre dramaturge de boulevard), auteur dont Sainte-Beuve disait qu’il avait du feu. Ce roman Fanny serait d’après lui supérieur à Madame Bovary. Qu’on en juge, voici comment il s’engage : « La maison est plantée de travers, sur une butte de sable, au bord de la grève, regardant l’Océan de côté, comme si elle se méfiait de lui. C’est une maison basse, à toit plat, couvrant un rez-de-chaussée percé d’une porte longue et de six fenêtres, avec une cheminée de plâtre à demi rompue, tout en haut. La première fois que je l’aperçus de loin, en cheminant à travers les dunes désertes, elle avait une si triste apparence que je sentis mon cœur se serrer. L’abandon s’inscrivait en crevasses béantes sur son mur éraillé, en lézardes profondes sur les tuiles ravagées de son toit ; sa porte fermée criait à chaque pression du vent en battant sur son gond unique, et la brume qui se dégageait des monts liquides de l’Océan, l’enveloppait d’un suaire. Il faisait froid. J’aime le romantisme de ce départ, l’excès de nuages que chaque phrase va bientôt apporter. L’histoire qui suivra ne peut être que passionnée. A vous de la découvrir ! La saison des prix littéraires achevée, on respire, bien que cette année on ait moins manqué d'air, les jurys s'étant montrés, à quelques exceptions près, plus soucieux de littérature.
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23 octobre
Hier soir à la BN
A la sortie d’une brillante exposition de la Bibliothèque Nationale vouée à la lecture, je me suis demandé si celle-ci était vraiment montrable, si ambitionner de la filmer, de la photographier en tous ses états ne conduisait pas immanquablement à n’attraper, figer que des postures ?L’essence de la lecture (sa fumée, son feu qui brûle le regard) ne risque-t-elle pas de s’évanouir dès qu’on s’efforce de la surprendre, cette tentative relevant même d’une certaine forme d’indécence comme de vouloir pénétrer par effraction dans la chambrée intime que constitue tout lecteur avec son livre ? Aussi ma gêne grandissait-elle de voir ainsi livrée au public intrus l’âme d’une solitude partagée qui se déshabille de page en page. Mais je n’appartiens pas à cette société du spectacle, je suis d’un autre temps, d’un temps avec marges où j’aime m’accouder.
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15 octobre
Ambition
Je cherche le livre que mes doigts n'ont pas encore touché, ni mes yeux visité. Son titre ? Je l'ai sous la langue, j'imagine ce roman à des lieues du misérabilisme de notre époque, un hors sujet, en sortant sans cesse, mais mettant en place un monde intérieur avec des mots lapidés par l'orage, rafraîchis par la pluie, avec de longues conversations au crépuscule que le rêve prolonge, entretient de nuit en nuit, le chef d'oeuvre, nocturne du plein jour, qui fait oublier passagèrement le soleil, la gravitation des astres, et dont tous les termes vous transportent. Mais où justement ? Je crois à la beauté des marges. Quelle librairie sera assez flottante pour me le proposer ?
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