Blog-notes

Au jour le jour (avec quelques pauses), ce qui me passe par la tête, ce que je lis, je vis ...

 

18 janvier 2010

Baudelaire en filature

Charles Asselineau (1820-1874),  cet ami sensible de Baudelaire,  lui consacra une biographie. Je viens de refermer ce petit livre publié aux éditions Le Temps qu’il fait dans leur collection « mémorables »avec une intelligente préface de Georges Haldas. Le ton en est simple et uni, loin et pourtant proche des émeutes de caractère de cet autre passant considérable.

« Il avait le costume noir qu’il a longtemps porté : le gilet très long, l’habit à queue de morue, le pantalon étroit, et par-dessus le tout, un paletot-sac de bure dont il avait le secret. »

Filer Charles Baudelaire à travers Paris c’était à l’époque, sans qu’on s’en doute, prendre en filature la poésie. Charles Asselineau ne l’ignore pas, qui croise cet homme au regard énigmatique sur le Boulevard, une fois au Louvre, d’autres fois dans de multiples cafés. Dans l’un d’eux , raconte-t-il, « Il me demanda avec une politesse des plus recherchées de m’offrir un verre de ce qu’il buvait. »

La poésie (pardon, Baudelaire)  habitait alors dans l’île Saint-Louis, quai d’Anjou, n°17 au 3e étage.

« On y montait par un escalier de service à rampe de bois ». Cette rampe de bois que j’eusse tant aimé tenir.

De quoi vivait-il ? On ne sait. Sait-on comment vit le poème ?

Il lançait ses lectures à la gueule de n’importe qui. Ainsi, fou d’Edgar Poë, il le demandait au tout venant : « Avez-vous lu … » et « où qu’il se trouvât, dans la rue , au café, le matin, le soir, il allait demandant : « Connaissez-vous Edgar Poë et selon la réponse, il épanchait son enthousiasme ou pressait de questions son auditeur. » 

Il traduisait alors Le Scarabée d’or, cherchant dans son français l’ombre d’outre-mer de l’anglais, son écume.

« Quiconque à tort ou à raison était réputé informé de la littérature anglaise ou américaine était par lui mis littéralement à la question. Il accablait les libraires étrangers de commissions et d’informations sur les diverses éditions des œuvres de son auteur dont quelques-uns n’avaient jamais entendu parler. J’ai été plus d’une fois témoin de ses colères … Comment pouvait-on vivre sans connaître par le menu Poë, sa vie et ses œuvres ? »

Un jour on lui signale l’arrivée dans un hôtel du Boulevard des Capucines d’un écrivain américain qui devait avoir connu Poë :

« Nous le trouvâmes en caleçon et en chemise, au milieu d’une flottille de chaussures de toutes sortes qu’il essayait avec l’assistance d’un cordonnier. Mais Baudelaire ne lui fit pas grâce : il fallut bon gré mal gré qu’il subît l’interrogatoire entre une paire de bottines et une paire d’escarpins [….] Je me rappelle notamment qu’il nous dit que M. Poe était un esprit bizarre et dont la conversation n’était pas du tout conséquioutive. Sur l’escalier, Baudelaire me dit en enfonçant son chapeau avec violence : - ce n’est qu’un Yankee. »

C’était comme des accès de fureur poétique qui le faisaient s’agiter entre les barreaux de prison de la réalité. Il manquait d’espace, il étouffait.

La vie de Baudelaire mérite d’être écrite, assure Charles Asselineau, « parce qu’elle est le commentaire et le complément de son œuvre. » Et il ajoute qu’il n’était pas l’un de ces écrivains assidus qui passent leur vie devant leur pupitre…

« Son œuvre, on l’a dit souvent, est bien lui-même : mais il n’y est pas tout entier. Derrière l’œuvre écrite et publiée il y a toute une œuvre parlée, agie, vécue, qu’il importe de connaitre, parce qu’elle explique l’autre et en contient comme il le dit lui-même, la genèse. »

C’est cette œuvre parlée, agie, vécue qui est le sujet torrentiel de ce petit livre d’Asselineau. 129 pages des faits et gestes de Baudelaire qu’on suit par le menu avec une émotion qui grossit comme un nuage. Dans Paris il est partout et nulle part. Un coin de rue le dérobe et quand le soir dans les brasseries allume ses lumières c’est encore lui qui tourne casaque (j’allais écrire « cosaque »), et qui sort tumultueux dans les hasards de la ville.

« Il promenait sa pensée de spectacle en spectacle et de causerie en causerie. Il la nourrissait des objets extérieurs, l’éprouvait par la contradiction ; et l’œuvre était ainsi le résumé de la vie ou plutôt en était la fleur. »

Et Charles Asselineau parle des méthodes de travail de Baudelaire, analogues à celles de Gérard de Nerval, pense-t-il,  « L’habitude systématique chez certains écrivains de colporter les sujets, de les causer, de les cuire, si je puis ainsi parler, à tous les fours, en les soumettant au jugement des grands et des petits, des lettrés et des naïfs. »

Baudelaire travaillait en dandy, ce mot mobilisait très souvent ses lèvres, il le prenait dans un sens héroïque.

« Le dandy était à ses yeux l’homme parfait, souverainement indépendant, ne relevant que de lui-même et régnant sur le monde en le dédaignant. L’écrivain dandy était celui qui méprise l’opinion commune et de s’attache qu’au beau, et encore selon sa conception particulière. »

Baudelaire ou l’énigme de la poésie, atteinte et pourtant toujours en fuite.
dimanche 29 novembre

Le feu Strindberg (1849-1912)

Toute traduction de cette œuvre magistrale en restitue la flamme nécessairement atténuée, certaines parmi les plus talentueuses s’approchant, au risque de s’y brûler, au plus près du foyer initial. C’est le cas du tome I de la Correspondance offerte dans un très bel exemplaire des éditions Zulma. L’ardeur des lettres de l’écrivain suédois semble, grâce à la traductrice Elena Balzamo, n’avoir rien perdu de son éclat à passer dans notre français plus tempéré. Et s’il nous arrive en lisant de tâtonner parfois dans la cendre de ce qui vient d’être dit, l’étincelle ne tarde pas à sourdre du bien ou du mal fondé d’un argument.

Voyez plutôt. N’oublions pas que, dans la lettre ci-dessous adressée à un ami et où le désespoir ne parvient pas à se dégeler en espoir, Strindberg, alors étudiant à l’Université d’Uppsala, n’a que 23 ans :

Très cher !

Comme tu es le seul être humain avec qui je puisse parler, et comme, en ce moment, j’ai besoin de parler, sois gentil et lis ce qui suit.
Après des errances qui, faute de durer longtemps, ont été d’autant plus intenses, me voici dans l’impasse :C’est fini, impossible d’aller plus loin. Mais avant de me coucher, épuisé, au pied du mur qui me barre le chemin, je voudrais m’appuyer contre un réverbère pour esquisser quelques réflexions, courtes, car je suis pressé, par crainte que le réverbère ne s’éteigne, courtes, car j’ai peur de me fatiguer avant d’arriver à la conclusion.

Je suis las - de tout ! Là est le secret. Je suis las des êtres humains, c’est pourquoi il m’arrive de ne pas sortir pour déjeuner, pour éviter de côtoyer les gens ; je fréquente désormais un autre établissement, car dans l’ancien je connais le montant de la note de chacun, je sais que Hellander ne prend jamais de hors d’œuvre, je sais qu’Aberg boit de la limonade, je sais que le serveur s’appelle Gustafsson, je connais par cœur le sourire du maître d’hôtel à l’instant où il encaisse le paiement, je connais chacun des clients ; il ne s’y passe jamais rien, tout est figé, jamais de visage nouveau ; c’est une monotonie qui m’aurait tué si la vie elle-même, la vie dans son ensemble, qui est exactement pareille, une copie conforme de ce bistrot, ne s’en chargeait pas !

Au temps de ma jeunesse …

Pourquoi, chez moi en ce moment ce besoin de feuilleter la correspondance de ces  écrivains prodigieux que furent Strindberg , Faulkner, Flaubert ? Peut-être parce que j’y cherche les sources de l’œuvre à naître, l’indescriptible du descriptible, leur enfance encore présente, l’étymologie de leur inspiration, ce qui déjà dans leurs mots de vingt ans préfigure leurs futurs grands récits dont on sent s’approcher l’ombre. Je m’interroge.

vendredi 6 novembre

Respiration et autres souffles

De Falkner à Faulkner ou la stridence d’un u  

   140 lettres adressées de 1918 à 1925 à sa mère par le futur grand William, engagé dans l’aviation (la Royal Air Force) et qui vient d’ajouter un u à son nom. Et je ne sais toujours pas pourquoi j’ai lu cette correspondance publiée chez Gallimard dans la collection « Arcades » si avidement. Est-ce dans l’espoir d’y entendre, d’y repérer déjà les accents d’aube des futurs chefs d’œuvre que sont toujours pour moi Tandis que j’agonise, Lumière d’août ou Sanctuaire, etc. ? je l’ignore mais le fait est que chaque soir dans mon lit j’imaginais des arrière-plans insongés aux phrases les plus anodines. Un exemple :

    « J’écris installé au soleil, la chemise ouverte pour que tout le monde puisse voir mon chandail. Vous me manquez. Billy.   

Ou encore :  


    
« Chère maman, cher papa, J’ai reçu ma solde : $12, une fois déduit le prix de mon uniforme. Mais on me rendra l’argent quand je toucherai un nouvel uniforme. Cet après-midi, il  va falloir que j’en consacre environ  la moitié à des chaussures de sortie. Nous avons permission jusqu’à lundi soir, 23h45. Je crois que je vais descendre jusqu’au Niagara en bateau.
   Il fait toujours froid. De temps en temps, je passe ma main sous ma chemise, je touche mon chandail et je ris. »    

    Pourquoi ce rire ne cesse-t-il de rire en moi ?  

Autre chose :

   Hier ou avant, récemment en tout cas, le hasard guidant mes doigts, j’ouvre chez un bouquiniste de mon quartier un très vieil ouvrage des éditions Stock jauni par le temps (n’est-ce pas l’automne ?) dû à un ami de Flaubert, Ernest Feydau (le père de Georges, le célèbre dramaturge de boulevard), auteur dont Sainte-Beuve disait qu’il avait du feu. Ce roman Fanny serait d’après lui supérieur à Madame Bovary. Qu’on en juge, voici comment il s’engage :  

   « La maison est plantée de travers, sur une butte de sable, au bord de la grève, regardant l’Océan de côté, comme si elle se méfiait de lui. C’est une maison basse, à toit plat, couvrant un rez-de-chaussée percé d’une porte longue et de six fenêtres, avec une cheminée de plâtre à demi rompue, tout en haut.    La première fois que je l’aperçus de loin, en cheminant à travers les dunes désertes, elle avait une si triste apparence que je sentis mon cœur se serrer. L’abandon s’inscrivait en crevasses béantes sur son mur éraillé, en lézardes profondes sur les tuiles ravagées de son toit ; sa porte fermée criait à chaque pression du vent en battant sur son gond unique, et la brume qui se dégageait des monts liquides de l’Océan, l’enveloppait d’un suaire.  
  
Il faisait froid.
  

   J’aime le romantisme de ce départ, l’excès de nuages que chaque phrase va bientôt apporter. L’histoire qui suivra ne peut être que passionnée. A vous de la découvrir !  

   La saison des prix littéraires achevée, on respire, bien que cette année on ait moins manqué d'air, les  jurys s'étant montrés, à quelques exceptions près, plus soucieux de littérature.

23 octobre

Hier soir à la BN

   A la sortie d’une brillante exposition de la Bibliothèque Nationale vouée à la lecture, je me suis demandé si celle-ci était vraiment montrable, si ambitionner de la filmer, de la photographier en tous ses états ne conduisait pas immanquablement à n’attraper, figer que des postures ?L’essence de la lecture (sa fumée, son feu qui brûle le regard) ne risque-t-elle pas de s’évanouir dès qu’on s’efforce de la surprendre, cette tentative relevant même d’une certaine forme d’indécence comme de vouloir pénétrer par effraction dans la chambrée intime que constitue tout lecteur avec son livre ? Aussi ma gêne grandissait-elle de voir ainsi livrée au public intrus l’âme d’une solitude partagée qui se déshabille de page en page. 

   Mais je n’appartiens pas à cette société du spectacle, je suis d’un autre temps, d’un temps avec marges où j’aime m’accouder.
15 octobre

Ambition

   Je cherche le livre que mes doigts n'ont pas encore touché, ni mes yeux visité. Son titre ? Je l'ai sous la langue, j'imagine ce roman à des lieues du misérabilisme de notre époque, un hors sujet, en sortant sans cesse, mais mettant en place un monde intérieur avec des mots lapidés par l'orage, rafraîchis par la pluie, avec de longues conversations au crépuscule que le rêve prolonge, entretient de nuit en nuit, le chef d'oeuvre, nocturne du plein jour, qui fait oublier passagèrement le soleil, la gravitation des astres, et dont tous les termes vous transportent.
   Mais où justement ? Je crois à la beauté des marges. Quelle librairie sera assez flottante pour me le proposer ?
CONTACT & LIENS
Copyright 2007 Michel Chaillou
Conception & réalisation Ekko Media