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Blog-notes
Au jour le jour (avec quelques pauses), ce qui me passe par la tête, ce que je lis, je vis ...
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mercredi 1er juillet
Propos divers, quoique d'été
La « peoplelisation » gagne aussi les fleurs, un voisin jardinier m’apprenant hier qu’on donne des noms d’artistes, de comédiens, de personnalités politiques en vue à des roses qui n’ont plus alors la liberté de s’épanouir dans l’anonymat de leurs pétales. Les pauvrettes devraient s’en plaindre. Je me suis juré les jours prochains d’être attentif à leurs protestations, d’en cueillir même quelques-unes.
Il y a des pas perdus au fond de certaines rues. Apprendre à les écouter afin de pouvoir cheminer sur leurs traces et convertir celles-ci en quelques pages errantes d’un livre itinéraire, drogué par le soleil et surtout par la lune, mon but narratif actuel.
J’ai lu de la romancière Siri Hustvedt, Yonder, six méditations traduites de l’américain par Christine Le Bœuf. La première, intitulée « Yonder », qui donne son titre au livre, m’a semblé assez remarquable à cause de la proximité de la voix narrative (elle parle au cœur), de son étrangeté, des souvenirs pas encore gelés de Norvège d’où la famille de l’auteur est originaire, de son désir aussi de développer un espace intérieur, de nous en donner les clés entre ici ou là, quand ce n’est pas ici, c’est déjà là. On lit, on marche, là-bas est bientôt atteint et pourtant reste là-bas. Quand deviendrons-nous citoyen de là-bas tout en restant ici ? Une des intentions profondes de ce livre. Mais lisez plutôt : « Un jour mon père m’a demandé si je savais ce que signifie yonder. J’ai répondu qu’à mon idée yonder était synonyme de there, là. Il a souri et m’a dit : « Non, yonder, c’est entre ici et là ». Comment être entre ici et là sinon par la littérature ?« Dès qu’on arrive à yonder-tree, cet arbre qui est là-bas, il devient l’arbre qui est ici et disparaît à jamais de cet horizon imaginaire. »A vous de poursuivre en achetant ce livre (Babel poche).« En vérité, ce qui me fascine, c’est moins le fait de se trouver en un lieu que le fait de ne pas s’y trouver : la façon dont les lieux vivent dans l’esprit après qu’on les a quittés … » Cela, le roman. Réussir à pénétrer dans l’absence des chambres qu’on vient d’abandonner avec la maison qui n’existe plus qu’en idée. Infinis royaumes.
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31 mai
Le hasard est un ami
Hier à 15 heures, alors que je feuilletais l’étalage d’un libraire voisin, mes doigts, plus chercheurs que moi-même, finirent par tourner les pages d’un fort volume des éditions « Le Bruit du Temps » . Il s’agissait en l’occurrence de The Ring and the Book, le chef d’œuvre de Robert Browning, pas l’inventeur du revolver du même nom, mais l’immense poète anglais né en 1812, un roman en vers imprimé sur papier bible avec traduction en prose, texte remarquable dû à un certain Georges Connes. L’ouvrage relate les circonstances de plusieurs meurtres commis à Rome en plein XVIIe siècle, circonstances tirées d’un vieux livre jaune que le poète dénicha à Florence chez un bouquiniste un jour béni de 1860. A la lecture qu’il entreprit tout en rentrant chez lui, son imagination s’enflamma et il s’avisa de tirer des flammes de l’enfer ce qui devint une véritable épopée dont la trame se relie à celle plus éparse de la poussière, avec ses soleils et ses lunes romanesques qui instaurent un autre système de gravitation, donc de lecture. J’en suis à la page 175, à ce vers, criminel comme tous les autres du bouquin : « Leave in thus, and now revert … »« Laissons ces choses comme elles sont et revenons à … » Je vous conseille d’y venir à condition que l’obsession de la clarté, cette vieille pécheresse bien française, ne vous empêche de lire l’ombre de l’histoire avant l’histoire, d’accepter que le dévoilement d’un fait prenne longtemps plus d’intensité romanesque que le fait lui-même. Et tous les vers de Browning sont coupables de beauté. Je me tais. Bravo aux éditions « Le Bruit du Temps ». Il est bientôt 19 heures. Tennis à Roland Garros, Bordeaux est champion de France de football, la terre tourne sur elle-même. Comment se refléter dans le lagon de son âme sinon en ouvrant des livres ? Hier encore, un autre ouvrage plus contemporain, fort intéressant, d’une écrivaine américaine vivant à New York. J’en ai oublié le titre et le nom de l’auteur, mais je sais où il se trouve sur l’étagère et que je l’achèterai demain
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28 mai
Floraison
Mon rhododendron éclate de vanité à la fenêtre. On lui pardonnera, c'est une fois par an et seulement durant une quinzaine.
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jeudi 1er mai
Rayon librairie
En cette époque quantitative si avide de best-sellers, de livres à sujets qui vous abêtissent, vous écarquillent l’entendement (les journaux s’en délectent), il serait peut-être bon d’aller voir du côté des ouvrages qui se faufilent silencieusement dans la cohue des titres. Ceux-là, romans, essais, poèmes, je les repère assez vite à cause du secret de leurs phrases, de la confidence chuchotée reportée de chapitre en chapitre. On entre dans un monde qui vous habite longtemps les yeux. Cela, pour moi, la littérature. Avez-vous lu George Borrow ? Lavengro, par exemple , le maître des mots , édité par le remarquable éditeur qu’est José Corti, ou Le gentleman tzigane, ou La Bible en Espagne publié cette fois aux éditions Phébus ? Ces romans de l’errance dans l’Angleterre du XIXe siècle ? Dès leur première phrase on pénètre une région de l’âme où le sens pépie comme un oiseau, où l’on discute avec Dame Solitude, où l’on apprend les dialectes du vent et de la pluie, où l’on s’émeut de la basse continue des choses. La route que l’on suit prolonge les lignes de vos mains. Au prochain carrefour, se distribueront les cartes de votre destin,« dukkerin », dit-on en langage gypsy, car ce peuple du hasard habite les marges de ce qu’on vous conte. Les ouvrages du magistral Borrow né en 1803, dans une ferme proche de East-Dereham (Norfolk), me servent souvent de table de nuit pour rejoindre mes songes. Il y règne un tel esprit d’aventure qu’on en reste confondu, affalé de bonheur longtemps après les avoir lus. Quand je pense que hier un grand quotidien se demandait si l’on peut encore lire Boris Vian une fois adulte, les bras m’en tombent. Adulte ? Le mot fait sourire ! Une grande œuvre reste bien sûr toujours à lire et à relire. C’est le temps qui vous parle en personne. Et peut-on interrompre les parlers du temps ?
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lundi 30 mars
La phrase embarrassée du comte Philippe de Ségur qui fut de l'Académie
C’est la vieille main du hasard qui m’a fait remonter du fin fond de ma bibliothèque cet antique volume de la collection Nelson (petit éditeur d’autrefois au 189 rue Saint-Jacques) intitulé Un aide de camp de Napoléon de 1800 à 1812. Le comte Philippe de Ségur, sans doute parvenu à un grand âge, y romance sa vie. On y entend les bruits de botte des guerres de Bonaparte auprès duquel il est vite affecté comme officier d’ordonnance et aussi les rumeurs lointaines de la Révolution. Je suis arrivé à la page 112 et ce qui fait le charme de ces Mémoires c’est la façon dont l’auteur ennuage ce qu’il raconte, il bruine dans sa prose. On ne sait jamais trop si l’on se trouve au début ou à la fin de l’aventure. On a les yeux remplis de ce qu’il dit mais on ne sait pas trop ce qu’il dit. Il faut relire. Exemple : « J’avais dix-neuf ans et il se trouvait que je n’étais propre à rien, pas même être commis dans un bureau, en raison de ma mauvaise écriture. C’était là pourtant ma seule ressource. Le temps me pressait, et aussi l’humiliation de rester à la charge de ma famille. J’allais me résigner. Déjà même je m’efforçais tristement de devenir un très médiocre copiste lorsqu’un dernier voyage me ramena dans Paris. Ce jour-là, dès la barrière, une singulière émotion, que je remarquai dans l’attitude de chacun et sur tous les visages, me saisit d’un vague espoir. Les révolutions se succédaient alors rapidement ; j’en pressentis une. Au milieu des proscriptions renaissantes et dans ma détresse, je n’avais qu’à gagner à un changement. Désenchanté de mes rêves et rendu par le malheur au monde réel, pour la première fois je pris part à la chose publique. La curiosité, un vif intérêt même m’entraînèrent et me détournèrent à tous risques de mon chemin ; ne pouvant être acteur dans ce nouveau bouleversement, je voulus en être témoin. J’ignorais tout ; je n’osais questionner personne, mais un puissant instinct me guida. il me conduisit droit vers celui dont la destinée devait bientôt entraîner la mienne. C’était à l’heure même …» Mais de laquelle s’agit-il ? On sent tellement les minutes d’autrefois enchâssées dans une heure plus récente, ce présent dont le comte Philippe de Ségur ne parvient pas vraiment à se rendre contemporain tant ses origines aristocratiques le ramènent à une humeur d’ancien régime. Quoi qu’il fasse, quoi qu’il pense, il est d’avant. La Révolution n’est pas encore passée sur lui. Beauté de ce langage incertain qui doute de ce qu’il prononce, émet. On y lit plus l’ombre des faits que les faits eux-mêmes. Je continue ma lecture.
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