Blog-notes

Au jour le jour (avec quelques pauses), ce qui me passe par la tête, ce que je lis, je vis ...

 

dimanche 11 juillet

Pan de Knut Hamsun (1859-1952)

   Un étrange récit. Un homme respire en norvégien en lisière de forêt, flanqué d'un chien qui promène partout son ennui d'être seulement chien. Une hutte les abrite, enfin une hutte, disons plutôt une sorte d'excroissance végétale qui porte ce nom, une poussée abusive des halliers qui étend son couvert jusque sur le coeur du héros, le ténébreux lieutenant Thomas Glahn. Que se passe-t-il exactement ? Les histoires ne sont lisibles qu'en lisière, or cette aventure s'imprègne tellement de la touffeur des bois, de leurs profondeurs, du passage furtif des animaux sauvages que tout être qui en sort en sort-il vraiment ? Ne porte-t-il pas partout l'agitation sourde des branches et leur silence bruissant ? Ne subsiste-t-il pas dans son sang l'écoulement têtu de la résine ? Une brusquerie s'installe, traduite éloquemment par Georges Sautreau. Un roman qui a oublié le soleil, ses certitudes et significations. (Le livre de poche, 5 euros)

En voici les premières lignes :

   Durant ces derniers jours j'ai pensé et repensé au jour perpétuel de l'été du Nordland ... Je suis en train d'y penser, ainsi qu'à une hutte où je demeurais et à la forêt derrière la hutte, et je me mets à écrire quelques notes pour abréger le temps et pour mon amusement. Le temps est très long, je n'arrive pas à le faire passer aussi vite que je le voudrais, bien que je n'aie rien qui me chagrine et que je mène fort joyeuse vie. Je suis satisfait de tout et mes trente ans ne sont pas un äge ...

   Cette comptabilité de l'ineffable qui va se développer sur 148 pages.

   Hansun souffrit semble-t-il de troubles psychiatriques, ce qui explique peut-être, j'ose l'espérer, sa sympathie pour le nazisme. Lire à ce propos la "chronologie biographique" établie en fin de volume par le grand spécialiste des littératures scandinaves qu'est Régis Boyer, le talentueux traducteur des sagas.

Le château de Goutelas, où l'on dormait

samedi 19 juin

Quelques images foréziennes

  De retour du pays de l'Astrée et du Sentiment géographique, voici quelques images de mon séjour. Le texte du Sentiment était lu par les comédiens du théâtre du Jay, devant des lycéens d'abord, puis le soir devant le public du centre culturel de Goutelas. Puis le lendemain (5 juin), ce fut l'enregistrement public, à La Bastie d'Urfé, de l'émission "A plus d'un titre" (on peut la télécharger). Retrouvailles avec cette belle demeure.
18 juin

Pierre Loti, le roman d'un enfant

   C'est un roman de la pénombre, le livre d'une enfance à demi éclairée dans une austère maison aux persiennes souvent closes, avec juste assez de lumière, de sens dans les mots disposés à l'aveugle pour avancer à tâtons dans l'inexprimable de vieilles heures rangées depuis des lustres au fond des armoires.
   Comment les épousseter, les réveiller, leur faire rendre gorge pour qu'elles nous restituent leurs instants d'autrefois, partagés entre cour et jardin et le signal écumeux dans le lointain d'un océan toujours prêt à mordre.
   Un chef-d'oeuvre ! Mais lisez plutôt cette première découverte de la mer par un petit garçon haut comme trois pommes cueillies au pommier :

   Je voudrais essayer de dire maintenant l'impression que la mer m'a causée, lors de notre première entrevue, - qui fut un bref et lugubre tête-à- tête. [...]

   J'étais arrivé le soir, avec mes parents, dans un village de la côte saintongeaise, dans une maison de pêcheur louée pour la saison des bains. Je savais que nous étions venus là pour une chose qui s'appelait la mer, mais je ne l'avais pas encore vue (une ligne de dunes me la cachait, à cause de ma très petite taille) et j'étais dans une extrême impatience de la connaître. Après le dîner donc, à la tombée de la nuit, je m'échappais seul dehors. L'air vif, âpre, sentait je ne sais quoi d'inconnu, et un bruit singulier, à la fois faible et immense, se faisait derrière les petites montagnes de sable auxquelles un sentier conduisait.

   Tout m'effrayait, ce bout de sentier inconnu, ce crépuscule tombant d'un ciel couvert, et aussi la solitude de ce coin de village [...]

  Puis, tout à coup, je m'arrêtais glacé, frissonnant de peur. Devant moi quelque chose apparaissait, quelque chose de sombre et de bruissant qui avait surgi de tous les côtés en même temps et qui semblait ne pas finir; une étendue en mouvement qui me donnait le vertige mortel.... Evidemment c'était ça.   

etc.etc.

   On sait que Pierre Loti deviendra officier de marine.

 

lundi 31 mai

Page de prose retrouvée

Retrouvé dans mes papiers une feuille jaune, "bulletin A.R.C. poésie", avec le texte que voici, écrit il y a 28 ans. Sans doute l'introduction à une lecture, au Musée d'art moderne de la ville de Paris.

   Il s'agit de démarrer ensemble. Vous êtes moi, je suis vous. Nos coeurs battent la même heure, touffue, bocagère. Une nuit monte, le village à l'instant dépassé s'efface, feux éteints. Seul le café tabac qui fermait, le patron rangeant les chaises, vous permet encore de rougeoyer, caporal ordinaire d'un soir d'été. Vous fumez vagabond, les ronds dans l'air décrivent votre désir. Ne jamais forcer le centre, errer sur les marges, margelles, entendre le pays eau du puits, remonter par ses lieux porche, maison, ruelle, banc enrouleur de platanes. Choisir de voir une région par ses fonds, fond de son verre bu par exemple chez. S'accorder réflexion, le temps de s'appuyer à la clôture d'un champ que les vaches ruminent de mémoire, demain le négatif développé de leurs cervelles vous exposera grandeur nature contre la haie. Des arbres vous auront fréquenté, des buissons attesteront du nombre de mûres cueillies. Nul doute qu'un chemin réveillera sa poussière au souvenir de votre passage. Pour lors, cigarette à la bouche signalant votre position aux oiseaux terroristes (ils ont l'imagination perçante), vous écoutez attentif au morse qu'expédie le paysage : un trait, plusieurs, cheval qui bronche, masure intéressante à visiter absolument. La grenouille mérite le détour. Un point, d'autres traits, cascade de traits points, une femme s'endort, éclaboussures de sa chute, etc... Il n'y a aucun vent, la terre craque, alternance d'argiles, de sable, une rivière se balance, la traiter comme un bateau, l'attacher à vos pas de marinier nocturne, gaffer les prés, troubler d'un illusoire aviron la cour des fermes, la hotte des remises, granges. Qu'affirmait cet homme que le vin poussait plus que le vent hier ? Ici la voix prend des consonances brouillées, elle s'immerge, vous écoutez toujours. Des bribes vous reviennent. Avez-vous autrefois vécu ? La pensée tressaille. Vous repartez, noyé dans une brume végétale que la moindre idée creuse. L'hôtellerie est au bout de la phrase, encore quelques pas. Au fait, a-t-elle des chambres ? Connue comme excellent restaurant, on y mange des viandes d'ogre, possède-t-elle des lits aux odeurs du pays ? Un hamac de feuilles consues, mortes de préférence, conviendrait. Vous n'avez déjeuné que de fromage, vous êtes léger, une  gomme un peu appuyée vous effacerait. A cette heure, la campagne bouge, omnibus de bois, de sources, de vallons, de bosquets, l'analogue d'une vitre baissée vous souffle au visage une fumée, fumet d'une contrée, sans doute l'ivresse due à un excès de lait. Il vous semble être deux à la portière d'un train, debout sur l'impériale d'une diligence, vous humez une fantaisie cahotée. C'est vous et moi reliés par une feuille, manière de cerf-volant à propager l'imaginaire, circulant pleines pages à travers un nuage déposé. Aussi n'est-il pas étonnant, faudrait-il dire détonnant ? que l'hôtelière surprenne comme une apparition. Elle répond par un éclair de paroles : bien sûr qu'il reste des chambres, la vôtre donne ...

De quoi ai-je parlé ensuite ? Dieu seul le sait ...

mercredi 21 avril

Vagabondages

   J'ai entrepris une lecture de récits de voyages. Sterne m'accompagne, Laurence Sterne, l'auteur inoubliable de Tristram Shandy, m'accompagne et me désole. Son sentimental voyage (a sentimental journey through France and Italy),  plus sentimental que voyageur m'ennuie. Je le lis en édition bilingue, un oeil sur le talus de gauche, l'anglais, un oeil sur le talus de droite, le french, le nôtre, et j'avance malgré tout sans perdre la route. Notre homme débarque à Calais, oublia que l'Angleterre et la France sont en guerre, on va d'ailleurs bientôt lui chercher des noises pour son passeport, etc, etc.

   Pourquoi ce récit qui m'enchantait tant autrefois, ne me parle-t-il plus guère ?

     "C'est un paisible voyage du coeur, à la poursuite de la NATURE et des émotions qui en émanent et nous conduisent à nous aimer les uns les autres. "

   Mais le pays, où se trouve-t-il ? Cette France que lève la poussière de 1762, où est-elle ? Il n'y a dans ce pseudo-voyage qu'égarements du coeur à l'auberge, propos divers. Sterne se cherche pourtant à Calais une "désobligeante", cette voiture légère à une place, courante à son époque, pour le voiturer, embauche un valet français : La Fleur, crache en cachette un peu de sang la nuit. Pour cela qu'il est parti plein sud, pour se guérir, pour que le midi de la France le cicatrise de son soleil. Et il plaisante, cajole tout ce qu'il rencontre, surtout le sexe dit faible :

   "Le comte dirigea la conversation : nous parlâmes de choses sans importance - de livres, de politique, des hommes - et puis des femmes - Dieu les bénisse toutes ! dis-je, après avoir beaucoup discouru sur elles, il n'y a pas un homme au monde qui les aime autant que moi : après tous les faibles que je leur ai vus, et toutes les satires que j'ai lues contre elle, je les aime toujours; étant fermement convaincu qu'un homme qui n'a pas une sorte d'affection pour le sexe entier, est incapable d'en aimer une seule comme il le devrait."

  On a des lectures de jeunesse comme on a des amours, parfois elles se fanent.

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