Blog-notes

Au jour le jour, ce qui me passe par la tête, ce que je lis, je vis ...

  

mardi 6 mai

Déménagements

A force d'ouvrir des livres comme des portes, des portes du temps parfois depuis longtemps verrouillées, ce Traité des synonymes françois de feu l'abbé GIRARD (1753) qui m'émeut dans tous ses mots, tant on a l'impression d'y entrer par effraction, d'y surprendre des significations endormies qu'on réveille à peine le temps d'une lecture. Deux siècles et demi déjà que la clé n'a pas tourné dans la serrure de la page de garde.

"C'est par l'humeur qu'on est gai", écrit le regretté abbé Girard. Et qui ne sent ici planer avec cette évidence toute une époque qui gesticule autrement que la nôtre et dont il ne serait peut-être pas si vain (d'un point de vue romanesque) de vouloir archiver les échos. De toute façon voici l'extrait in extenso, consacré à gai.  enjoué. réjouissant.

"C'est par l'humeur qu'on est gai, par le caractère d'esprit qu'on est enjoué, et par les façons d'agir qu'on est réjouissant. Le triste, le sérieux et l'ennuyeux sont précisément leurs opposés.
Notre gaité
  tourne  presque entièrement à notre profit; notre enjouement satisfait autant ceux avec qui nous nous trouvons que nous-mêmes; mais nous sommes uniquement réjouissants pour les autres.
Un homme gai veut rire. Un homme enjoué est de bonne compagnie. Un homme réjouissant fait rire.
Il convient d'être gai  dans les divertissements, d'être enjoué dans les conversations libres, et il faut éviter d'être réjouissant par le ridicule."

Pourquoi certains mots font-ils davantage rêver que d'autres : "bonne compagnie", par exemple qui ne cesse de s'éteindre en moi. C'est comme une autre langue, du français perdu qu'on essaye à nouveau de réentendre. Relire, écouter, écouter, relire par la grammaire de l'oreille. Les mots ne s'achèvent pas vraiment, chaque phrase se prolonge à l'ombre de ce qu'elle vient d'énoncer.

Matthiew Gregory Lewis (1775-1818)

lundi 14 avril

Lectures

   Lu hier au soir un passage très étonnnant de l'écrivain anglais de la fin du XVIII e siècle Matthiew Gregory Lewis, l'auteur du fameux Moine célébré par les surréalistes, lu donc dans son Journal de voyage à la Jamaïque où cet écrivain, alors âgé d'une quarantaine d'années possédait quelques plantations vers lesquelles il voguait pleines voiles, lu que les marins de l'équipage, pour s'occuper l'esprit, alors que le vent soufflait et que la  mer se soulevait, lisaient des ouvrages divers et qu'en particulier, quand l'un déchiffrait une comédie, l'autre se distrayait avec une brochure sur l'élevage des abeilles alors qu'un troisième déchiffrait à voix haute Les Souffrances du jeune Werther, et d'une voix monocorde comme celle d'une prière au temple ou à l'église. Etait-ce pour rendre l'écume des vagues moins illettrée, les récifs possibles plus humains ? Mais d'imaginer ces rudes personnages aux mains fortes se nourrissant de style alors qu'autour d'eux l'océan qui les portait n'en manquait pas m'a ému et d'une émotion qui ne devait rien au mal de mer.
   Imaginez la scène : les entrailles d'un navire, les voiles qui claquent au-dessus des têtes, un oiseau peut-être qui plane haut dans le ciel si les côtes de la Jamaïque s'approchent à babord ou a tribord, et cette volonté collective de déchiffrer l'inconnu d'un ou de plusieurs grands textes. D'ailleurs voici l'extrait en question (p. 32) du liv re traduit par Lilane Abensour et édité par l'excellent libraire et éditeur José Corti en 1991 et toujours disponible: 
  

   Dimanche 17 décembre[1816]

   Aujourd'hui, sans nul doute, par sens des convenances, et aussi parce qu'ils n'avaient rien d'autre à faire, tous les membres de l'équipage s'adonnèrent à l'étude. Le charpentier, avec le plus grand sérieux, déchiffrait une comédie ; Edward se consacrait aux  Six Princesses  de  Babylone; un troisième se distrayait avec une brochure Sur l'Elevage des Abeilles, un autre avait emprunté au mousse les Souffrances de Werther et le lisait à voix haute à toute une assemblée, dont certains sifflaient et d'autres baillaient; et les transitions abruptes de Werther, les exclamations, les ravissements et les raffinements, lus d'une même voix forte et monotone, sans tenir compte le moins du monde de la ponctuation, produisaient un effet des plus étranges.

   Alphabétiser la mer n'est pas une mince affaire ! Ce qui me touche c'est que Werther fut emprunté au mousse, que certains matelots baillent ou sifflent pour remplacer les virgules et les points qui ne sont pas respectés j'imagine, et durant toute cette scène qu'on peut bien qualifier de spirituelle puisque nous sommes un dimanche, le navire gréé pour l'Aventure et qui n'en perd pas une syllabe, progresse, laissant derrière lui un sillage tramé par le mystère.
   Il ne me reste plus aujourd'hui, 14 avril 2008, qu'à m'efforcer de retrouver le texte anglais original pour me rapprocher au plus près du tatouage qu'a dû laisser l'Atlantique sur de telles pages mordues par le sel.
   Demain peut-être ou un autre jour, une autre de mes lectures inactuelles.  

vendredi 28 mars

Angleterre

Le critère de Panurge toujours en action ce matin à cette  radio où l'on classe les émissions de TV de la veille au soir selon leur audience. On en vient à souhaiter qu'il n'y ait plus personne devant le petit écran, ce qui serait un signe de qualité. Il faut donc que cela plaise à tout le monde, une expression que j'exècre, alors que chaque être est singulier, chaque chose unique. Exemples : qui se préoccupe de l'air éperdu des oiseaux? A la fenêtre cogne la tête hirsute du jour, qui se soucie d'en rassembler les traits ? Et la carte d'identité de l'heure ? Celle des instants magiques de la rêverie que plus aucune horloge n'égrène ?
Cette matinée est grise, la pluie se retient tout juste de tomber. Notre Président se trouve en Angleterre, un pays dont la littérature est immense. Lire à tout prix Middlemarch de George Eliot. Bien sûr notre romancière est morte depuis 1880 mais les romans qu'elle laissa vivent toujours. Je cite de mémoire Adam Bede, Le Moulin sur la Floss, Silas Marner, etc. La littérature, un art de feuilleter les secondes et les minutes pour déchiffrer enfin la figure légendaire du Temps. En voyant  à  la télévision les images de Nicolas Sarkozy dans ce magnifique pays, je ne pouvais m'empêcher de penser à toutes ces ombres de la littérature anglaise, et bien sûr c'est peut-être ridicule, en premier aux soeurs Brontë, recluses dans leur lande du Yorkshire, ces femmes si créatives qui m'accompagnent depuis mon enfance. Je les imaginais dans la pauvreté de leur solitude mêlées à la foule anonyme se pressant sur le parcours du cortège présidentiel.
Je rêvais aussi à cette langue anglaise que la mer syllabe (j'en suis sûr) en projetant l'écume de ses chimères autour de la Grande-Bretagne. J'arrête.

vendredi 21 mars

Agacements ou le critère de Panurge

   Cette phrase hier dans un grand quotidien par ailleurs de qualité, cette phrase à propos de deux romans à succès, la voici texto : Ils mettent en scène des personnages "vrais" (appréciez au passage les guillemets) dans lesquels tout le monde peut se retrouver. Mais je ne me retrouve pas dans Don Quichotte, j'assiste à autre chose, à l'Espagne, je ne me retrouve pas dans Les Ames Mortes ni dans La Fille du Capitaine, c'est la Russie qui m'égare. Car lire un chef d'oeuvre c'est se perdre, partir dans l'inconnu, explorer d'autres mondes et la phrase de l'écrivain (l'analogue du coup de pinceau pour le peintre) ouvre, engage le voyage. Lire alors, c'est desceller les gonds de l'inconnu, sortir, enfin respirer dans l'air libre du grand dehors. Tout le monde, disent-ils, alors que la littérature c'est le rapport intime, personnel, avec des pages frappées de solitude, on ne devient pas seulement le personnage mais aussi la pluie qui s'entête au carreau, l'orage qui blémit l'horizon, que sais-je encore?
   Et cette autre bêtise, que j'appelle "le critère de Panurge", entendue quotidiennement sur une radio nationale où l'on s'amuse à classer les émissions de télévision suivant leur audience : Tant de moutons devant l'écran, à telle heure, excellent, pas un mot sur la qualité éventuelle de l'émission devant laquelle tout le monde bêle. La même chose pour les livres classés suivant le nombre d'exemplaires vendus. S'ils se vendent, c'est qu'ils sont excellents, n'est-ce pas ? On a envie d'invoquer les mânes de Flaubert, de Rimbaud, de Sainte-Beuve, de Vigny, etc. Curieuse époque. Là où tout le monde se précipite, pourquoi y aller ? Alors qu'une oeuvre véritable, c'est la singularité, l'esseulement de la beauté.
25 février

Anachronismes

   J'aimerais parler en ce soir pluvieux d'un de mes contemporains d'origine italienne, l'abbé Michel de Pure né en 1620 et mort en avril 1680 et auteur, parmi d'autres ouvrages, d'un roman La Prétieuse ou Le Mystère des ruelles. Oui, ces précieuses tant moquées par Molière dans sa si mauvaise pièce Les précieuses ridicules. L'abbé sous un nom d'emprunt s'introduit chez ces dames et rapporte leurs paroles devant un feu qui flambe alors que les vers qu'elle décrient ou qu'elles louangent tombent en cendres en même temps que les bûches.
   De quoi parlent-elles sous leurs pseudonymes qui cachent leur véritable identité ? Eh bien de tout et de rien, expression mystérieuse, elles tournent simplement le rouet du langage jusqu'à épuisement de ses fils. Autant vous les faire entendre tout de suite. Elles parlent dans l'un des faubourgs cachés du XVIIe siècle. Vous donner leur adresse, ce serait trop dévoiler l'adresse de leur esprit qui n'en manque pas. La femme y fait entendre sa voix et tous les bruits exténués de nos vocables habituels, cette fois employés différemment et avec génie. Nous sommes dans le royaume du secret et de la confidence, le langage soudain sûr de lui-même y murmure tout seul. Dressez l'oreille, écoutez plutôt.

   " Je m'engage à vous faire voir des personnes qui diront d'aussi bonnes  choses qu'on en puisse entendre, et d'une sorte que vous n'avez point encore entendue. Je ne veux pas en croire vos sens, qui sans doute seront frappés de la jeunesse et de la beauté des objets; mais je ne veux que votre esprit et votre jugement pour remarquer l'air dont les choses sont dites, la vivacité des réparties, le feu de leur imagination et la pureté de leurs idées. Je voudrais seulement, répondit Philonime, qu'elles  pussent parler aussi bien que vous, et être plus habile que je ne suis pour vous pouvoir persuader qu'elles n'ont rien qui puisse vous donner de l'ennui  ou de l'ombrage. J'attendrai demain sans impatience, puisque vous avez eu assez de bonté pour m'accorder la journée d'aujourd'hui. Vous satisfaites si pleinement les désirs, qu'il ne reste rien de vide parmi eux qui fasse soupirer, ou qui  donne de l'empressement.
   Agathonte allait répondre à ces compliments, quand Sophronisbe et Melanire entrèrent dans la chambre où toute la conversation s'était passée. Mais quoi que l'abord en fût fort gai et fort enjoué, et surtout le premier compliment de Melanire, qui commença par un grand éclat de rire, et par ces mots : Mon Dieu, ma compagne, quelle pauvreté est ceci ? Comment avons-nous passé l'après-midi ? Nous n'avons pas ouï dire une chose raisonnable; c'était la plus grande pauvreté du monde, il n'y avait plus moyen d'y durer; l'impatience nous a prises ...

   Qu'elle vous prenne aussi, je veux dire l'impatience, et allez saisir au collet ce roman des infinitudes du langage où le mot parle au mot, la phrase à la phrase, où la virgule a autant d'importance que le point, où la ponctuation est celle de l'ineffable qu'on ne parvient pas complètement  à attiser.
   Se lit en bibliothèque, ou s'achète chez l'éditeur, à Paris, à la librairie Droz, 25 rue de Tournon, ou ailleurs ...

 

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